The Poltronova Connection
"Si le corps représente le canal à travers lequel nous expérimentons le monde, pourquoi ne pas le stimuler?" C’est la question que se pose le designer et architecte anglais Nigel Coates. Cette fois, pour stimuler notre imagination, il présente deux nouvelles familles de produits réalisés pour Poltronova, une entreprise d’Agliana qui a marqué l’histoire du design italien.
L'une s'appelle "Domo" et se compose d'objets produits en édition limitée, et l'autre "Plasma", un fauteuil d’intérieur et d’extérieur, pour le catalogue de production. Après les avoir présentées au London Design Festival en 2011 sous le titre "Une affaire de famille – The Poltronova Connection", nous avons également convié à cet entretien la propriétaire de l’entreprise, Roberta Meloni, pour découvrir comment est née une affinité élective qui dure depuis 20 ans.

C’est en 1989 qu’a commencé votre première collaboration avec Poltronova avec la "Gallo Collection". Puis, en 2008, c’est au tour de "Hypnerotosphere". Comment est né votre rapport avec Poltronova?
Nigel Coates - De 1984 jusqu’au début des années 90, grâce à mes travaux au Japon, j’étais arrivé à me construire une certaine réputation. Un de mes amis de Florence, le professeur Gianni Pettena, me demanda alors si je voulais concevoir quelques chaises pour Poltronova. Ce fut un grand honneur pour moi. J’ai donné ce que j'avais de mieux pour dessiner une série de pièces expérimentales.
C’étaient des objets s’inspirant de la campagne italienne et de la vie rurale. Mon souhait était de parvenir à allier l’idée de grand artisanat à celle de produit industriel. Je désirais insuffler une certaine âme dans cette collection à travers le fait-main.
Pour les premières pièces réalisées par Poltronova, le fait-main n’était pas une valeur indispensable, elles devaient avoir une aura industrielle comme l’entendait Andy Warhol, c’est-à-dire d'imitation de la répétition. Peut-être qu'il y avait une dimension critique, mais elles devaient de toute façon avoir l'air d'être produites par une grande industrie, même si mes produits étaient expérimentaux et possédaient des coutures très difficiles à réaliser. Pour cette première collection, je pense avoir disposé d’une liberté en tant qu’artiste, tout comme Poltronova l’avait laissée à Sottsass quelques années auparavant.
Bien après, j’ai demandé à la présidente de Poltronova, Roberta Meloni, de m’aider afin de réitérer le projet du "Genie Stool", qui avait été conçu avant la collaboration avec Poltronova. Je savais que dans l’entreprise, on travaillait le bois avec des techniques sculpturales. On en a réalisés deux exemplaires qui ont été par la suite achetés par des musées.
Ma relation personnelle avec Roberta, associée de l’entreprise depuis la moitié des années 90 et devenue propriétaire en 2000, a fait de mon lien avec Poltronova encore plus particulier. Nous avons toujours entretenu une bonne entente et une transparence avec Roberta: sa vision de faire du design coïncidait parfaitement avec mes aspirations en tant que designer et avec celles d'autres artistes qui opéraient à l'intérieur de l'entreprise.
Plus tard, nous avons aussi produit des pièces d’art en série limitée telles que "Hypnerotosphere", que nous avons exposées à la Biennale de Venise en 2008 et qui font partie d’un autre et nouveau parcours.

Poltronova a toujours encouragé l’expérimentation et la diversité des langages, ce qui a marqué l’histoire du design. Quels sont les aspects de la poétique et de la méthode de Nigel qui vous ont le plus touché et qui correspondent à vos valeurs?
Roberta Meloni - Selon moi, Nigel Coates est un auteur radical, pas seulement en ce qui concerne l’objet fini, mais aussi pour l’esprit curieux qui l’anime et sa soif d’interpréter le monde qui l’entoure. Il a une capacité d’introspection, un dynamisme et des références culturelles qui lui sont propres. Le projet de Nigel est toujours reconnaissable. C’est son langage, plein de sens, d’attention aux changements sociaux en cours et de douceur pour l’homme qui se trouve au milieu d'un monde que lui élabore et raconte. Dans chacune de ses pièces de design ou de ses architectures, on peut reconnaître tout le parcours du projet, et c’est quelque chose de rare.

Quelles sont les histoires que vous souhaitez raconter à travers ces nouveaux objets?
NC J’ai de nouveau trouvé l’inspiration à travers la vie rurale, ma maison en Toscane et les outils de travail qui étaient éparpillés à l’intérieur de la maison lorsque je l'ai achetée. Je me suis inspiré du bois consumé par le temps qui était empilé dans les mangeoires. C’est donc une histoire d’animaux, de paysages et de la culture paysanne rendue à travers un scenario plus sophistiqué.
La culture paysanne se retrouve dans la qualité anthropomorphe de la table "Domo", avec ses pieds qui ont l’élégance du cerf, de l’antilope ou du beau chien de pure race. Ils présentent un certain esprit, des formes et la grâce qui découlent de l’observation de la nature, proche de la sensibilité de Carlo Mollino ou de certains objets de Giò Ponti, à la ligne artistique très délicate. L’histoire provient d’un langage cohérent qui revêt l’objet et qui cherche à exprimer une âme, celle obtenue à travers mes expériences dans la campagne italienne.

Qu’est-ce qui vous séduit le plus dans le savoir-faire de Poltronova et pour quelles raisons l’entreprise est-elle "un partenaire idéal" à vos yeux?
NC Comme de nombreuses entreprises italiennes de taille moyenne et petite, Poltronova possède une structure industrielle qui montre comment les produits sont fabriqués un à un par des professionnels pas forcément internes à l’entreprise. Certains processus sont internes, mais la plus grande partie se fait par l'intermédiaire de tout un réseau de petits artisans. Le point fort de l’industrie italienne réside dans sa capacité à combiner une sous-traitance à une philosophie d’entreprise.
Une autre raison qui explique pourquoi j'aime travailler pour Poltronova est que, dans un rayon de 5 km, on trouve toutes les professions, de l'artisanat à la modélisation 3D. Il y a également une grande entente sur les méthodes de travail: d’ailleurs, on travaille avec eux en atelier, ce qui me permet de confronter mes idées et d’expérimenter directement avec les employés et les collaborateurs.

Comment l’idée des deux dernières familles de produits "Domo" et "Plasma" réalisés avec Coates est-elle née?
RM La série "Domo" est née du besoin de retourner à travailler avec le langage de la première collection, restée présente dans le cœur de l’entreprise, peut-être aussi parce qu’elle n’a pas été exprimée comme Nigel l’aurait souhaité à l’époque. Cette fois, nous avons cherché à laisser libre cours à son langage de manière plus pure, forte et caractéristique. C’est ainsi que sont nés ces objets qui ressemblent à des personnages jouant une scène rendue possible grâce à son langage.
"Domo" est fait de rouvre sculpté et défibré imprégné d’un fort caractère anthromorphe. "Plasma" apparaît comme une réinterprétation de la silhouette d‘un corps humain détendu. Quelle est la vision du corps dans vos projets?
NC Le corps occupe depuis longtemps une grande place dans mon travail. Je m'en suis vraiment rendu compte au début des années 90 avec l'exposition "Ecstacity". Quelques années plus tard, on m'a demandé de concevoir un corps humain gigantesque pour le Millenium Dome, d'une hauteur de 23 mètres sur 67 de long. Il symbolisait un important trait d'union entre la ville et l'individu, massif comme alter ego mais également de support au corps. D'ailleurs, en vous asseyant dessus, votre relation avec les objets environnants trouvait un nouvel univers de sens.
Pour moi, le corps est un moyen de ressentir le monde et non, comme Le Corbusier, une unité de mesure. Le corps sensible est un univers fait de sensualité et de sexualité. Je ne crois pas en un monde qui nous entoure et est immobile et neutre. Ce que j'essaie de faire à travers mon travail, c'est de donner à ce monde un sens d'évolution, de mouvement et une expérience. C'est difficile de le contenir dans un objet, car un objet classique a tendance à être très statique, composé et symétrique. Ce que je crée au contraire possède une géométrie instable, le regard en explore les formes et découvre divers aspects selon l'angle de vue. C'est la philosophie que j'essaie de communiquer: à mon avis, il existe une correspondance entre les forces de la nature et l'expérience que l'on en fait.

Ce n'est pas seulement un rapport professionnel…
RM Ça fait 20 ans que je connais Nigel, j'ai avec lui également une relation d'amitié et une estime réciproque. Il me raconte souvent des histoires fascinantes qu'il me fait voir grâce aux esquisses de ses cahiers magiques. Et c'est là que je tombe amoureuse de ses idées et que je décide de les épouser.
Ce sont des histoires lumineuses et je suis intimidée quand il me les montre car je pénètre dans un univers intime et plein de valeurs personnelles.
Quand j'ai vu le dessin et le projet de "Plasma", il m'a de suite plu car il s'exprime avec la voix typique de Nigel dans un langage qui n'a pas encore été utilisé.

"Plasma" mêle la linéarité de la pensée informatique à l'élégance de l'acier et la forme généreuse des coussins en cuir. Il y a quelques références à notre aptitude contemporaine de nous déplacer avec agilité entre monde réel et virtuel?
NC Les modes de communiquer sur Internet sont aujourd'hui très stratifiés. Si on observe comment nous faisons de nouvelles rencontres ou nous écrivons, il semble que nous mettions la même confiance placée dans un rapport face à face, dans une rencontre virtuelle. Pour un enfant, le virtuel pourrait être encore plus réel que le monde réel.
D'une certaine manière, nous expérimentons ce nouveau mode de se référer au monde environnant même dans les objets. Aujourd'hui, nous disposons d'instruments qui nous permettent d'imaginer, concevoir et visualiser une idée d'une façon beaucoup plus vivante. Les dessins de ma première collection pour Poltronova avaient été réalisés sur cyanotypie et étaient presque impossibles à dessiner parce qu'ils n'étaient présents que comme idée.
Je crois que le réel et le virtuel à présent communiquent et s'échangent des informations l'un l'autre jusqu'à créer un nouveau genre d'espace qui associe les deux. Je me suis toujours intéressé aux espaces artificiels et la façon dont ils développent nos sens. Je les ai découverts grâce aux discothèques, véritables espaces virtuels. Dans les années 60, les discothèques étaient le contexte propice aux nouveaux modes d'interaction. Je considère les boîtes de nuit comme une des premières réalités virtuelles, où nous expérimentons une séparation avec la réalité. Dans les boîtes de nuit, vous pouvez vous comporter de manière plus bestiale, instinctive et valorisante car le contexte, gouverné par des règles précises, vous le permet. La télé et l'écran d'ordinateur fonctionnent de la sorte. Or ces possibilités d'accéder à des situations virtuelles afin de trouver des valorisations par des réalités synthétiques représentent un autre sujet d'étude.

Comment se construit une collaboration avec un artiste?
RM Par la recherche de voix d'auteur authentiques et en prenant le temps nécessaire.
Chez Poltronova, nous travaillons toujours conjointement avec nos artistes. Je pense que c'est un mode ancien de travailler, mais l'échange d'idées, le fait d'essayer et de partager des doutes sont fondamentaux dans cette entreprise. Nous prenons le temps de répondre à nos doutes, parce que c'est du temps qui se traduit en crédibilité.
Ici on dit "on va à l'atelier". Peut-être que c'est à contre-courant par rapport à certaines règles actuelles du marché, mais je crois que c'est important de continuer dans cette voie: la collaboration. C'est le cas du travail pour "Domo" et "Plasma": durant la conception, Nigel a demandé à tous les collaborateurs leur impression, de la couturière au tapissier. Pas parce qu'il n'était pas sûr, mais pour que le produit soit ainsi le mieux raconté possible.

Vous avez un rapport particulier avec les marques importantes du design italien. Pourquoi cette entente?
NC J'ai mis à contribution de nombreuses énergies dans mes travaux en Italie, essentiellement car cela me plaît et puis parce que je peux donner le meilleur en mettant en synergie mes contacts londoniens avec ceux italiens. En général, je crois que c'est plus facile de réaliser ce que l'on souhaite en Italie plutôt qu'à Londres. En Angleterre, il n'y a pas d'industrie de design du meuble ou de l'éclairage. Ici la production est spécialisée dans des produits à fort contenu technologique, cependant je préfère marier l'art de la forme, l'expérimentation et le sens au désir de réaliser des objets qui puissent être accueillis dans nos maisons pour leur caractère. De ce point de vue, j'ai mieux travaillé avec les entreprises italiennes.
Nous sommes constamment à la recherche de nouveaux rapports avec les entreprises qui travaillent dans différentes zones de l'Italie et qui utilisent divers matériaux. En ce moment je travaille avec Terzani, une entreprise d'éclairage de design à Florence. Peut-être que nous allons commencer une collaboration avec FIAM. On a de quoi faire, même si aujourd'hui les entreprises sont toutes très prudentes pour investir leur argent.









L'une s'appelle "Domo" et se compose d'objets produits en édition limitée, et l'autre "Plasma", un fauteuil d’intérieur et d’extérieur, pour le catalogue de production. Après les avoir présentées au London Design Festival en 2011 sous le titre "Une affaire de famille – The Poltronova Connection", nous avons également convié à cet entretien la propriétaire de l’entreprise, Roberta Meloni, pour découvrir comment est née une affinité élective qui dure depuis 20 ans.

C’est en 1989 qu’a commencé votre première collaboration avec Poltronova avec la "Gallo Collection". Puis, en 2008, c’est au tour de "Hypnerotosphere". Comment est né votre rapport avec Poltronova?
Nigel Coates - De 1984 jusqu’au début des années 90, grâce à mes travaux au Japon, j’étais arrivé à me construire une certaine réputation. Un de mes amis de Florence, le professeur Gianni Pettena, me demanda alors si je voulais concevoir quelques chaises pour Poltronova. Ce fut un grand honneur pour moi. J’ai donné ce que j'avais de mieux pour dessiner une série de pièces expérimentales.
C’étaient des objets s’inspirant de la campagne italienne et de la vie rurale. Mon souhait était de parvenir à allier l’idée de grand artisanat à celle de produit industriel. Je désirais insuffler une certaine âme dans cette collection à travers le fait-main.
Pour les premières pièces réalisées par Poltronova, le fait-main n’était pas une valeur indispensable, elles devaient avoir une aura industrielle comme l’entendait Andy Warhol, c’est-à-dire d'imitation de la répétition. Peut-être qu'il y avait une dimension critique, mais elles devaient de toute façon avoir l'air d'être produites par une grande industrie, même si mes produits étaient expérimentaux et possédaient des coutures très difficiles à réaliser. Pour cette première collection, je pense avoir disposé d’une liberté en tant qu’artiste, tout comme Poltronova l’avait laissée à Sottsass quelques années auparavant.
Bien après, j’ai demandé à la présidente de Poltronova, Roberta Meloni, de m’aider afin de réitérer le projet du "Genie Stool", qui avait été conçu avant la collaboration avec Poltronova. Je savais que dans l’entreprise, on travaillait le bois avec des techniques sculpturales. On en a réalisés deux exemplaires qui ont été par la suite achetés par des musées.
Ma relation personnelle avec Roberta, associée de l’entreprise depuis la moitié des années 90 et devenue propriétaire en 2000, a fait de mon lien avec Poltronova encore plus particulier. Nous avons toujours entretenu une bonne entente et une transparence avec Roberta: sa vision de faire du design coïncidait parfaitement avec mes aspirations en tant que designer et avec celles d'autres artistes qui opéraient à l'intérieur de l'entreprise.
Plus tard, nous avons aussi produit des pièces d’art en série limitée telles que "Hypnerotosphere", que nous avons exposées à la Biennale de Venise en 2008 et qui font partie d’un autre et nouveau parcours.

Poltronova a toujours encouragé l’expérimentation et la diversité des langages, ce qui a marqué l’histoire du design. Quels sont les aspects de la poétique et de la méthode de Nigel qui vous ont le plus touché et qui correspondent à vos valeurs?
Roberta Meloni - Selon moi, Nigel Coates est un auteur radical, pas seulement en ce qui concerne l’objet fini, mais aussi pour l’esprit curieux qui l’anime et sa soif d’interpréter le monde qui l’entoure. Il a une capacité d’introspection, un dynamisme et des références culturelles qui lui sont propres. Le projet de Nigel est toujours reconnaissable. C’est son langage, plein de sens, d’attention aux changements sociaux en cours et de douceur pour l’homme qui se trouve au milieu d'un monde que lui élabore et raconte. Dans chacune de ses pièces de design ou de ses architectures, on peut reconnaître tout le parcours du projet, et c’est quelque chose de rare.

Quelles sont les histoires que vous souhaitez raconter à travers ces nouveaux objets?
NC J’ai de nouveau trouvé l’inspiration à travers la vie rurale, ma maison en Toscane et les outils de travail qui étaient éparpillés à l’intérieur de la maison lorsque je l'ai achetée. Je me suis inspiré du bois consumé par le temps qui était empilé dans les mangeoires. C’est donc une histoire d’animaux, de paysages et de la culture paysanne rendue à travers un scenario plus sophistiqué.
La culture paysanne se retrouve dans la qualité anthropomorphe de la table "Domo", avec ses pieds qui ont l’élégance du cerf, de l’antilope ou du beau chien de pure race. Ils présentent un certain esprit, des formes et la grâce qui découlent de l’observation de la nature, proche de la sensibilité de Carlo Mollino ou de certains objets de Giò Ponti, à la ligne artistique très délicate. L’histoire provient d’un langage cohérent qui revêt l’objet et qui cherche à exprimer une âme, celle obtenue à travers mes expériences dans la campagne italienne.

Qu’est-ce qui vous séduit le plus dans le savoir-faire de Poltronova et pour quelles raisons l’entreprise est-elle "un partenaire idéal" à vos yeux?
NC Comme de nombreuses entreprises italiennes de taille moyenne et petite, Poltronova possède une structure industrielle qui montre comment les produits sont fabriqués un à un par des professionnels pas forcément internes à l’entreprise. Certains processus sont internes, mais la plus grande partie se fait par l'intermédiaire de tout un réseau de petits artisans. Le point fort de l’industrie italienne réside dans sa capacité à combiner une sous-traitance à une philosophie d’entreprise.
Une autre raison qui explique pourquoi j'aime travailler pour Poltronova est que, dans un rayon de 5 km, on trouve toutes les professions, de l'artisanat à la modélisation 3D. Il y a également une grande entente sur les méthodes de travail: d’ailleurs, on travaille avec eux en atelier, ce qui me permet de confronter mes idées et d’expérimenter directement avec les employés et les collaborateurs.

Comment l’idée des deux dernières familles de produits "Domo" et "Plasma" réalisés avec Coates est-elle née?
RM La série "Domo" est née du besoin de retourner à travailler avec le langage de la première collection, restée présente dans le cœur de l’entreprise, peut-être aussi parce qu’elle n’a pas été exprimée comme Nigel l’aurait souhaité à l’époque. Cette fois, nous avons cherché à laisser libre cours à son langage de manière plus pure, forte et caractéristique. C’est ainsi que sont nés ces objets qui ressemblent à des personnages jouant une scène rendue possible grâce à son langage.
"Domo" est fait de rouvre sculpté et défibré imprégné d’un fort caractère anthromorphe. "Plasma" apparaît comme une réinterprétation de la silhouette d‘un corps humain détendu. Quelle est la vision du corps dans vos projets?
NC Le corps occupe depuis longtemps une grande place dans mon travail. Je m'en suis vraiment rendu compte au début des années 90 avec l'exposition "Ecstacity". Quelques années plus tard, on m'a demandé de concevoir un corps humain gigantesque pour le Millenium Dome, d'une hauteur de 23 mètres sur 67 de long. Il symbolisait un important trait d'union entre la ville et l'individu, massif comme alter ego mais également de support au corps. D'ailleurs, en vous asseyant dessus, votre relation avec les objets environnants trouvait un nouvel univers de sens.
Pour moi, le corps est un moyen de ressentir le monde et non, comme Le Corbusier, une unité de mesure. Le corps sensible est un univers fait de sensualité et de sexualité. Je ne crois pas en un monde qui nous entoure et est immobile et neutre. Ce que j'essaie de faire à travers mon travail, c'est de donner à ce monde un sens d'évolution, de mouvement et une expérience. C'est difficile de le contenir dans un objet, car un objet classique a tendance à être très statique, composé et symétrique. Ce que je crée au contraire possède une géométrie instable, le regard en explore les formes et découvre divers aspects selon l'angle de vue. C'est la philosophie que j'essaie de communiquer: à mon avis, il existe une correspondance entre les forces de la nature et l'expérience que l'on en fait.

Ce n'est pas seulement un rapport professionnel…
RM Ça fait 20 ans que je connais Nigel, j'ai avec lui également une relation d'amitié et une estime réciproque. Il me raconte souvent des histoires fascinantes qu'il me fait voir grâce aux esquisses de ses cahiers magiques. Et c'est là que je tombe amoureuse de ses idées et que je décide de les épouser.
Ce sont des histoires lumineuses et je suis intimidée quand il me les montre car je pénètre dans un univers intime et plein de valeurs personnelles.
Quand j'ai vu le dessin et le projet de "Plasma", il m'a de suite plu car il s'exprime avec la voix typique de Nigel dans un langage qui n'a pas encore été utilisé.

"Plasma" mêle la linéarité de la pensée informatique à l'élégance de l'acier et la forme généreuse des coussins en cuir. Il y a quelques références à notre aptitude contemporaine de nous déplacer avec agilité entre monde réel et virtuel?
NC Les modes de communiquer sur Internet sont aujourd'hui très stratifiés. Si on observe comment nous faisons de nouvelles rencontres ou nous écrivons, il semble que nous mettions la même confiance placée dans un rapport face à face, dans une rencontre virtuelle. Pour un enfant, le virtuel pourrait être encore plus réel que le monde réel.
D'une certaine manière, nous expérimentons ce nouveau mode de se référer au monde environnant même dans les objets. Aujourd'hui, nous disposons d'instruments qui nous permettent d'imaginer, concevoir et visualiser une idée d'une façon beaucoup plus vivante. Les dessins de ma première collection pour Poltronova avaient été réalisés sur cyanotypie et étaient presque impossibles à dessiner parce qu'ils n'étaient présents que comme idée.
Je crois que le réel et le virtuel à présent communiquent et s'échangent des informations l'un l'autre jusqu'à créer un nouveau genre d'espace qui associe les deux. Je me suis toujours intéressé aux espaces artificiels et la façon dont ils développent nos sens. Je les ai découverts grâce aux discothèques, véritables espaces virtuels. Dans les années 60, les discothèques étaient le contexte propice aux nouveaux modes d'interaction. Je considère les boîtes de nuit comme une des premières réalités virtuelles, où nous expérimentons une séparation avec la réalité. Dans les boîtes de nuit, vous pouvez vous comporter de manière plus bestiale, instinctive et valorisante car le contexte, gouverné par des règles précises, vous le permet. La télé et l'écran d'ordinateur fonctionnent de la sorte. Or ces possibilités d'accéder à des situations virtuelles afin de trouver des valorisations par des réalités synthétiques représentent un autre sujet d'étude.

Comment se construit une collaboration avec un artiste?
RM Par la recherche de voix d'auteur authentiques et en prenant le temps nécessaire.
Chez Poltronova, nous travaillons toujours conjointement avec nos artistes. Je pense que c'est un mode ancien de travailler, mais l'échange d'idées, le fait d'essayer et de partager des doutes sont fondamentaux dans cette entreprise. Nous prenons le temps de répondre à nos doutes, parce que c'est du temps qui se traduit en crédibilité.
Ici on dit "on va à l'atelier". Peut-être que c'est à contre-courant par rapport à certaines règles actuelles du marché, mais je crois que c'est important de continuer dans cette voie: la collaboration. C'est le cas du travail pour "Domo" et "Plasma": durant la conception, Nigel a demandé à tous les collaborateurs leur impression, de la couturière au tapissier. Pas parce qu'il n'était pas sûr, mais pour que le produit soit ainsi le mieux raconté possible.

Vous avez un rapport particulier avec les marques importantes du design italien. Pourquoi cette entente?
NC J'ai mis à contribution de nombreuses énergies dans mes travaux en Italie, essentiellement car cela me plaît et puis parce que je peux donner le meilleur en mettant en synergie mes contacts londoniens avec ceux italiens. En général, je crois que c'est plus facile de réaliser ce que l'on souhaite en Italie plutôt qu'à Londres. En Angleterre, il n'y a pas d'industrie de design du meuble ou de l'éclairage. Ici la production est spécialisée dans des produits à fort contenu technologique, cependant je préfère marier l'art de la forme, l'expérimentation et le sens au désir de réaliser des objets qui puissent être accueillis dans nos maisons pour leur caractère. De ce point de vue, j'ai mieux travaillé avec les entreprises italiennes.
Nous sommes constamment à la recherche de nouveaux rapports avec les entreprises qui travaillent dans différentes zones de l'Italie et qui utilisent divers matériaux. En ce moment je travaille avec Terzani, une entreprise d'éclairage de design à Florence. Peut-être que nous allons commencer une collaboration avec FIAM. On a de quoi faire, même si aujourd'hui les entreprises sont toutes très prudentes pour investir leur argent.









17 Février 2012
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